Michel Fardeau SFM

Michel Fardeau – Une vie au Microscope
Nicolas Vignier – Stéphane Vassilopoulos – Andrée Rouche
Préface
« Ma première rencontre avec Michel Fardeau a été en 1988, à l’occasion d’une leçon sur les myopathies, leçon donnée au collège de France à l’invitation de François Gros. Je réalisais cette année là mon stage Diplôme d’Etude Approfondie dans le laboratoire de François Gros, et ce dernier avait fait le tour du laboratoire juste avant le début du cours de Michel pour que l’on vienne faire nombre dans l’amphithéâ- tre du Collège de France. Je me rappelle être aller jusqu’à l’amphithéâtre un peu à reculons, considérant ce séminaire un peu comme une perte de temps. Mais, dès la projection des premières diapositives de la leçon de Michel, je suis tombée sous le charme du sujet présenté mais aussi de l’orateur !! […] j’ai découvert grâce à Michel le monde fascinant de la Myologie.
J’espère que vous prendrez autant de plaisir que moi à la lecture et l’écoute de ce livre imaginé et conçu par Andrée, Nicolas et Stéphane avec bien entendu la complicité de Michel. »
Gisèle Bonne
Directrice de Recherche Inserm, Centre de Recherche en Myologie U974, Institut de Myologie

“Écoute, tu vas voir ce que je vais te raconter. Moi, je pense aujourd’hui vraiment te faire l’histoire du début et c’est tout, et m’arrêter […] à la stabilisation des choses pour que tu saches que si nous existons, si j’ai existé, c’est grâce à John Walton*. […] C’est quand même assez extraordinaire comme histoire.”
“Ma vocation de chercheur, elle est née au collège du Blanc en math élém […], c’est-à-dire en 1945, avec un professeur de physique, un professeur qui s’appelait André Roffignon. […] La vocation de chercheur, parce que je m’étais dit, si je fais quelque chose dans la vie, je serais chercheur comme Roffi, c’est tout, c’est aussi simple que ça.”
“Roffi m’avait inscrit en taupe* à Saint-Louis, puis en hypotaupe à Saint-Louis. Alors je suis allé à Saint-Louis, j’ai trouvé que l’endroit était très désagréable et j’ai été m’inscrire en médecine.”
*Taupe, hypotaupe : classes préparatoires scientifiques.

Donc je suis arrivé dans la queue de la rue Cuvier où j’ai rencontré pour la première fois deux personnes qui sont toujours mes amis. Une fille, Sylviane, un garçon, Fred […]. La sympathie est née immédiatement et Fred est remonté en haut de la queue, on a été les trois premiers inscrits.”
“Tu vois, Garcin*, sévère comme tout, toujours col cassé, il nous reçoit, nous présente […] le service de neurologie, il nous présente les choses comme ça, puis il nous dit : « Maintenant vous savez un peu où vous êtes, mais je vais vous recevoir les uns après les autres pour vous connaître un peu mieux. » Je ne sais pas si c’est moi qui suis passé le premier ou tout ça, mais je rentre dans le bureau de M. Garcin.
« Qu’est-ce que vous voulez faire dans la vie ? De la recherche. ”
“Alors ensuite, M. Garcin continue son interrogatoire et me dit : « Est-ce que vous avez déjà une idée du domaine dans lequel vous aimeriez vous investir ? » Et là, j’ai prononcé le mot « muscle ».”
“Alors je dis ça à M. Garcin, et là, il faut voir, M. Garcin se recule, met les bras en l’air et me dit, presque en souriant : « Et bien, vous ne ferez pas votre thèse avec moi. » Je me suis dit, j’ai encore fait une gaffe, ou je ne sais pas quoi, mais il m’a dit : « Vous allez tout de suite aller voir mon ami M. Couteaux. «
*Raymond Garcin : neurologue et professeur d’université français (1897 – 1971).

“Monsieur Couteaux me reçoit, […] avec la grande courtoisie française, parle un petit peu comme ça, et puis à la fin, il se retourne, il me montre 50 cm de paillasse où il n’y avait rien derrière et il m’a dit : « Vous allez vous installer là et je reviendrai voir dans trois mois ce que vous aurez fait. » C’était mon programme de recherche”
“Et puis est arrivé un jour où Couteaux m’a dit « Mais vous avez l’air de vous intéresser beaucoup à la microscopie électronique. Je résume là comme ça, mais pourquoi est-ce que vous ne feriez pas ça à la Salpêtrière ? » […] Je m’en suis ouvert à M. Garcin, bien sûr […], et puis Garcin a réfléchi et il m’a dit « Mais il y a un local dans une vieille division dont j’ai la responsabilité, dans lequel il n’y a plus rien parce qu’on y mesurait le métabolisme de base. Il n’y a plus rien depuis longtemps. Pourquoi est-ce que vous ne vous installeriez pas là ? ».
C’était au premier étage de la division Risler.”

“La division était pleine de petites vieilles […], mais le bout du premier étage était effectivement libre […], il y avait un endroit pour le secrétariat et puis une grande pièce qui va être divisée en deux, une partie pour la microtomie et une partie pour installer un microscope électronique.”
“Alors là, il y a une histoire que je raconte toujours parce que les Japonais sont venus pour tester l’endroit. Ils ont posé une soucoupe par terre avec un peu d’eau et pour voir les vibrations éventuelles du sol, ils ont sauté à côté et c’est la soucoupe qui est montée au plafond. J’ai senti que là, il y avait certainement un problème pour installer un microscope électronique.”
“Là, c’est le premier microscope électronique en recherche médicale. Il n’y en a pas d’autre.”
“Moi j’ai commencé tout de suite avec du muscle pathologique. D’abord parce que c’était ma spécificité déjà dans le labo de neuropathologie. Donc c’était pour avoir la contrepartie ultrastructurale de ce que je regardais, c’était pas rien. Les fibres annulaires, les masses sarcoplasmiques, les microtubules, le réseau de réticulum sarcoplasmique, tout ça, ça n’existait pas avant.
Donc tout d’un coup tout ça sortait, c’était merveilleux.”
“En 1965 se tient le premier congrès de neuropathologie dans lequel il y a une session spécifique pour la pathologie musculaire, pour la première fois. […] King Engel, après son topo, ne sort pas de l’amphi, […] regarde mes images et quand j’ai fini […], m’accroche et me dit […] « Michel, nous n’avons rien à faire ici, viens on va causer. » Quelques mois plus tard, je suis à Bethesda*.”

“C’est évidemment une période merveilleuse, quand je suis arrivé là-bas, j’avais mon propre microscope électronique […], j’avais mon propre microtome, j’avais tout, j’avais tout. C’était le paradis. Je découvrais le paradis américain.”
“Alors je reviens de Bethesda […], le 10 mai 68 […], un dimanche, [on] vient me chercher à l’aéroport en voiture, et puis on passe devant la Salpêtrière et il y a un attroupement devant la Salpêtrière. Alors je m’arrête et puis je vais voir et c’était une scène extraordinaire, la première manifestation de mai 68 à la Salpêtrière.”
“Vous ne pouvez pas imaginer, c’était merveilleux […], c’est une période très particulière puisque c’est moi qui ai reçu la démission de Castaigne comme doyen. Heureusement nous nous connaissions bien, très bien avec Paul Castaigne, donc ça se passait très courtoisement et tout ça, mais il était remplacé par un comité d’action.”

“Moi je me souviendrai toujours de Ketty, je lui avais demandé de venir faire un seminaire au fer à moulin. Après le seminaire, on est descendu dans la cour on est allé […] au restaurant sans doute au numéro 7, à coté du Fer à Moulin. C’est la que j’ai dit à Ketty, bon j’ai dit « écoute si ça te tente, tu viens ».”
“Et quand j’ai trouvé cette histoire de desmine, enfin de myopathie avec agrégats granulofilamentaires, dont je ne savais pas de quoi c’était fait, personne ne savait, donc j’ai demandé à Lydie* de m’aider à caractériser ce qu’était la squelettine. Le mot desmine n’existait même pas […]. C’était le temps où on regardait donc les biopsies en microscopie électronique et c’est Madame Godet qui était au micro, tout ça, et elle est venue me chercher en me disant […] « Il y a quelque chose qui est très très curieux là, vraiment. » Il y avait des agrégats noirs entre les myofibrilles et il y en avait partout, on n’avait jamais vu ça […]. Lazarides** avait décrit […] quelque chose qu’il avait appelé la squelettine et qui était dense aux électrons.”
“Puis Lydie m’a dit « Écoute, on va essayer », on avait donc les deux fragments de biopsie, « on va essayer d’extraire et puis […] de caractériser cette protéine » […] Mais elle a eu beaucoup beaucoup de travail, Lydie. Et puis effectivement alors elle a publié, on a publié ensemble, sans doute, le fait que la substance qui semblait envahir les muscles de ces deux personnes était de la desmine”
“Alors il y a un intermède qu’il faut quand même mettre, il y a le Téléthon. Le Téléthon joue un rôle très très important dans cette histoire parce que je fais partie du premier train. Le premier Téléthon de 1986, je suis dans le train […] puis donc, j’arrive en gare du Mans, en gare du Mans, 4 heures du matin ou 3 heures du matin, un grand attroupement. Et parmi les gens, Daniel Lemoine, c’était vraiment […] extraordinaire. J’ai lu, assis sur le piano de la chanteuse* […] un poème qu’avait écrit un myopathe qu’il m’avait donné dans le train […] avec Daniel Lemoine.”
*1987
** Marie Paul Belle

“Je vous ai dit sans doute comment on a été accueilli au Fer à Moulin […] à coup de flacon dans le couloir. Alors ça, c’est l’arrivée au Fer à Moulin […]. Les premiers qui se sont installés, je pense que c’est Jeannine Koenig* et François Rieger** […]. Jean Gautron* est arrivé, Jean aussi c’est un saint pour moi […] alors après c’est nous, je veux dire nous c’est Fernando** et toute la bande des morphologistes. Donc on s’est installés au troisième et on a mis en route la morpho.”
*Jeannine Koenig : Directrice de recherche Inserm.
** François Rieger : Directeur de recherche CNRS
*** Jean Gautron : Directeur de recherche Inserm
****Fernando Tomé : Médecin, Directeur de recherche Inserm
“C’est vrai que Fernando […] avait fait de la neuropathologie exactement comme moi. […] On peut trouver difficilement plus homothétique que Fernando et moi […]. Il est venu en me demandant ma permission de venir travailler pour un an. Ça a duré 20 ans […] c’est des liens bien plus que … c’est là où les conventions et tout ça sont très très insuffisants pour dire ce que sont ces liens entre les gens, entre nous par exemple […] On n’est pas dans la biologie moléculaire, on est dans la psychanalyse ou la psychopathologie mais c’est beaucoup, beaucoup plus fort.”

“Ça a été un tournant très très important de ma vie, ça quand on s’est aperçu qu’on pouvait faire le diagnostic des histoires musculaires chez les tout-petits. Personne n’avait fait de biopsie chez les nouveaux-nés, dans les premières semaines de la vie.”
“Ça durait 10 minutes […] et j’avais des biopsies parfaites, parce que ça comptait beaucoup de faire de la microscopie électronique parfaite si on peut dire sans artefacts liés à l’incision, à la dissection du muscle.”
“Monsieur Couteaux m’avait dit « Tu commenceras, vous commencerez, vous commencerez par le jumeau interne » Et il m’avait dit « et vous verrez, la zone d’innervation c’est très facile de la trouver.
Dès que que vous allez inciser, quand vous passez dans la zone d’innervation vous avez un twitch […] ». Tu tranches les rameaux ultra-terminaux, ça fait un twitch ». Alors ça se répète pas, ça te donne avec précision la zone d’innervation. […] Donc quand je faisais sur le deltoïde ou le péronier latéral, c’était le court péronier latéral, je savais avec une précision inférieure au millimètre où était la zone d’innervation.”

“John Walton est venu. John est venu. […] Il est venu à Risler, il m’a pris sous son bras, mais au sens physique du terme, il m’a mis la main sur l’épaule, il m’a dit « On va voir le doyen ». Et le doyen c’était Castaigne* […] Il est arrivé jusqu’au bureau […] de Castaigne, il s’est présenté puis il a dit « Je voudrais voir M. Castaigne, le doyen ». […] John comme ça, rentre avec moi dans le bureau, ils échangent quelques mots de politesse, puis John dit « J’ai appris que M. Garcin était mort », […] il dit à Castaigne « Celui-là vous n’y touchez pas ». […] Et Castaigne a été parfait, il nous a foutu une paix royale. Il a gardé le troupeau de Risler.”
“Mais ce qu’il faut voir, Andrée heureusement est un témoin extérieur, si on peut dire par rapport à moi, de l’ambiance qu’il y avait à Risler, l’ambiance. […] Parce qu’on mangeait ensemble, on mangeait les animaux d’expériences. Y en a pas beaucoup qui mangeaient les animaux d’expériences.
Non mais la cuisine de Risler, c’est dommage qu’on l’ait détruite bien sûr, mais qu’on ait effacé les choses parce que la colinergie, les premiers trucs sur les récepteurs et tout ça, c’est Changeux* avec Massoullier, et tout ça et c’est dans la cuisine de Risler. Ils ont dessiné les récepteurs […] sur les murs.”
*Jean-Pierre Changeux : Neurolobiologiste français (1936 – ). Membre de l’academie des sciences.

“Alors, myopathies centronucléaires, l’intérêt initial, il est esthétique.Il est vraiment esthétique et en particulier en immunocytochimie. C’est vrai que les phosphorylases quand elles sont bien faites, c’est sublime, c’est le sarcoplasme simplement, c’est très joli. Ça irradie comme un soleil autour du noyau.”
“Les centronucléaires couvraient tout aussi bien les formes de l’enfant que les formes de l’adulte, enfin c’était centronucléaire et le mot myotubulaire était quelquefois utilisé à la place. […] J’ai dit « c’est pas la même chose, morphologiquement parlant les myotubulaires et les centronucléaires ». […] Morphologiquement ça devait être distingué, et donc j’ai fait une séparation très claire nosographique entre les myotubulaires, les formes de l’enfant, des tout-petits et puis les centronucléaires de n’importe quel âge. ”
“Mais au point de vue morphologique c’était différent. […] Les myotubulaires, c’est très très particulier et ça donne un aspect d’ensemble très très spécial à la biopsie alors que les centronucléaires c’est à l’échelle de la fibre musculaire que tu fais l’analyse […] c’était pour moi, avec les moyens de l’époque, très clair qu’il fallait distinguer entre les deux choses.”
“J’avais ébauché une classification des différents stades morphologiques, histopathologiques du Steinert. Cinq stades […] entre le normal, parce qu’au début le muscle des gens atteints de dystrophie myotonique, il est absolument normal et au bout il est complètement… J’avais avec Fernando, fait cinq stades et on les a publiés,
mais seulement sous forme d’abstract et dans un congrès quelconque. J’en étais resté vraiment à la beauté morphologique du Steinert. C’est vraiment une maladie merveilleuse pour ça, à preuve que j’en avais mis les plaques motrices sur la porte du microscope électronique. C’était trop beau.”

“J’ai pas mesuré ce que je faisais, les choses dans le mouvement en avant, […] je me demande toujours comment j’ai pu faire tout ça, ça je me le demande, c’est de la folie, c’est pas raisonnable.”

Dédicace de Madame Laurence Thiennot-Herment présidente de l’association AFM-Téléthon (2003 à aujourd’hui) lors du symposium en l’honneur de Michel Fardeau.











































